Jean Dormoy

Né à Vierzon-Village (Cher), le 25 septembre 1851 ; mort à Amélie-les-Bains (Pyrénées-Orientales), le 29 novembre 1898 ; ouvrier métallurgiste victime de la répression, il fut contraint de vivre de divers métiers, sans jamais renoncer à l’action socialiste ; une des figures caractéristiques du POF ; un des pères de la manifestation du 1er Mai.

Jean Dormoy était l’aîné de cinq enfants d’une famille ouvrière. Sorti de l’école primaire, il entra à treize ans aux usines de fer de Rozières (Cher), où il travailla jusqu’à leur fermeture en 1865. Alors, sa famille se fixa à Montluçon. Son livret ouvrier signale son entrée aux usines Saint-Jacques le 9 décembre 1865 ; il venait d’avoir quatorze ans. Il fut toujours ouvrier de la métallurgie jusqu’à son licenciement pour action politique et syndicale, le 3 novembre 1880. D’abord cordonnier chez un ami dans l’attente d’une embauche qui se révéla impossible, il s’improvisa marchand d’huile, espérant trouver dans ce commerce un gagne-pain et son indépendance. Mais l’ostracisme patronal qui lui fermait les portes des usines depuis sa condamnation aux côtés de Guesde, pesa sur sa boutique, et sa situation matérielle demeura précaire.
Toute son activité désignait J. Dormoy comme un ennemi de l’ordre social et politique. Dans les dernières années de l’Empire, il s’était mêlé à l’opposition républicaine. Après le 4 septembre 1870, il combattit dans les rangs de la Marianne, avant-garde plus ou moins clandestine qui rassemblait, contre un régime provisoire conservateur, des éléments des couches sociales moyennes aux aspirations démocratiques et de la classe ouvrière dont les revendications sociales propres s’effaçaient encore derrière les mots d’ordre purement politiques de la République et du suffrage universel libre.
Un clivage s’opéra quand le régime républicain consolidé eut satisfait les uns et révélé aux autres la permanence de leur sujétion sociale, tout en supprimant les entraves légales mises à leur action libératrice. Jean Dormoy appartint à cette première phalange de travailleurs qui s’engagea dans les voies nouvelles ouvertes par le congrès de Marseille de 1879. Avec une poignée de militants, il fit sécession parmi les « marianneux » et constitua un cercle des ouvriers républicains de Montluçon. Ainsi s’élevait un des piliers, l’autre étant à Commentry, du bastion du PO que fut le département de l’Allier. J. Dormoy subit l’influence directe de Jules Guesde. Il l’entendit pour la première fois en 1880. Délégué, cette même année au congrès du Havre par le cercle républicain des ouvriers de Montluçon, il se rangea parmi les collectivistes, rue de Fécamp. Jean Dormoy représenta encore Montluçon au congrès de Reims (1881). Il accueillit Jules Guesde et l’hébergea quand il vint encourager les grévistes de Commentry en 1881. Il l’accompagna dans une tournée de propagande dans l’Allier, avec P. Lafargue, les 22 et 23 septembre 1882. Poursuivi avec ses deux compagnons devant les assises de Moulins, après une perquisition à son domicile où venait de naître un de ses enfants, il fut condamné, le 26 avril 1883, à six mois de prison ferme pour provocation au pillage et excitation à la guerre civile. Le jugement se fondait essentiellement sur les comptes rendus des réunions incriminées donnés par le journal bonapartiste Le Centre. J. Dormoy alla purger sa peine à Paris, à Sainte-Pélagie : ce furent six mois de retraite studieuse. Il s’y confirma comme un disciple de J. Guesde et, au travers de l’explication schématique que ce dernier donnait de sa pensée, comme un fervent admirateur de Marx, au point de le donner comme patronyme à son fils. (Voir Marx Dormoy).
Il prenait ainsi rang parmi les militants en vue du POF. Il devint membre, à vie, de son conseil national et fut son secrétaire de 1880 à 1892. Aussi paraissait-il à tous ses congrès nationaux. Mais il ne renonça pas à l’action syndicale, il assura également le secrétariat de la Fédération nationale des syndicats ouvriers à la suite du deuxième congrès, Montluçon, octobre 1887. Au troisième (28 octobre-4 novembre 1888), au Bouscat, près de Bordeaux, Dormoy prit une initiative appelée à un certain retentissement. Il suggéra que, un jour (il proposait le 10 février 1889), le prolétariat présentât aux pouvoirs publics le cahier des revendications que formulerait le congrès, au premier rang desquelles figurerait la journée de travail de huit heures. Dans la circulaire envoyée par la fédération à ses syndicats adhérents et qu’il rédigea lui-même, Dormoy soulignait l’intérêt d’une démarche énergique, générale et simultanée des travailleurs. La même année, à son congrès de Troyes, le PO se rallia à cette idée. La démonstration eut lieu dans l’Allier le 24 février 1889 et, le soir, J. Dormoy parla devant un millier d’ouvriers réunis à Montluçon. Le 14 juillet suivant, le congrès ouvrier socialiste international de Paris, sur la proposition de Raymond Lavigne, décida d’élargir ce geste au monde et d’en fixer l’accomplissement au 1er mai, date à laquelle les syndicats des États-Unis avaient décidé de revendiquer les « huit heures ». Jean Dormoy vécut assez pour être témoin de l’ampleur croissante et parfois tragique que revêtit la journée prolétarienne qu’il avait, le premier, préconisée.
Il cessa d’être un militant syndical actif — en septembre 1892, à Marseille, au Ve congrès national corporatif, il sera cependant, encore une fois, délégué — et restreignit son rôle national dans le POF quand il fut investi, après maints échecs, d’un mandat électif. En 1881, année où Commentry se donnait la première municipalité ouvrière, bien que le plus favorisé de la liste qu’il mena au combat à Montluçon, il ne recueillit que 697 voix sur 12 325 votants et 17 437 inscrits. Pendant sa captivité à Sainte-Pélagie, le PO tenta, sans y réussir, de le tirer de prison, en posant sa candidature au conseil général dans le canton de Montmarault. Dormoy appela les électeurs à « protester contre une condamnation monstrueuse » et à « affirmer, pour l’émancipation de la classe ouvrière, la nécessité de l’expropriation de la classe capitaliste » (Hubert-Rouger, p. 49). Il remercia les 688 électeurs qui votèrent pour lui, candidat fantôme, n’ayant pu produire une seule affiche, en les félicitant de leur sagesse politique : « En votant pour un homme du parti ouvrier, c’est pour vous-mêmes que vous avez voté » (ibid., p. 50). Libéré, Dormoy reprit son action et revit Guesde en 1884 au congrès du POF à Roubaix. En 1885, la fédération de l’Allier le présenta aux élections législatives, second de liste en qualité de « cordonnier », derrière Simon Dereure, et devant Paul Lafargue, docteur en médecine, Mellier, secrétaire du syndicat des mineurs, Morel, chapelier, Souchet, cultivateur. Le résultat souligna l’éveil de l’idée socialiste dans l’Allier et, plus clairement, l’audience du nom de Dormoy : avec 2 539 voix sur 94 228 votants et 120 068 inscrits, il distançait tous ses colistiers, battant de 404 voix Dereure, tête de liste, communard, cordonnier lui aussi.
Désormais, presque chaque année appelle Dormoy à une bataille électorale où, sans espoir pendant longtemps, il a donné beaucoup de lui-même. En 1886, aux élections cantonales de Montluçon-Ouest pour le conseil général, il recueillit 902 voix : à Montluçon même il devançait son adversaire républicain qui le battait d’une centaine de voix dans l’ensemble du canton. En 1888, en pénétrant au conseil municipal avec Stéphane Létang, il ouvrit la première brèche par où le PO entrera bientôt à l’Hôtel de Ville. En 1889, il fut élu conseiller d’arr. de Montluçon par 2 042 voix contre 687 au républicain Bouchard et 705 au conservateur Mansat. Avec le retour au scrutin uninominal, il groupa 3 122 suffrages sur 15 203 votants et 19 171 inscrits dans Montluçon-Ouest le 22 septembre 1889.En 1893, non candidat, il fit néanmoins campagne, ainsi qu’en 1898, aux côtés de P. Constans, du POF, au premier tour et, au second, pour le socialiste plus favorisé, Létang, du PSR, qui sera élu.
Jean Dormoy était alors, depuis 1892, conseiller général de Montluçon-Ouest, élu par 1 887 voix, et maire de Montluçon où en 1896 il avait été réélu avec toute sa liste par une majorité de 1 500 suffrages. C’est lui qui, à l’Hôtel de Ville, amorça l’œuvre municipale d’hygiène et d’assistance, de solidarité ouvrière et d’expansion scolaire que poursuivront son frère Alexandre et P. Constans. Sa candidature réapparu à l’occasion des élections sénatoriales du 7 janvier 1894, recueillant 45 bulletins sur 836 votants et 842 inscrits.
J. Dormoy tomba malade après la campagne législative de 1898 et mourut quelques mois plus tard dans la station pyrénéenne où il se soignait. Sa dépouille, ramenée à Montluçon, y fut accompagnée le 4 décembre 1898 par une foule alors évaluée à trente mille personnes.

http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article80161, notice DORMOY Jean par Justinien Raymond, version mise en ligne le 30 mars 2010, dernière modification le 30 mars 2010.